Chapitre 1 : La Lamentation des Vents
La nuit était noire et froide comme d'habitude dans les montagnes de Cania. Les vents soufflaient dans tout les sens comme s’ils étaient en proie à la panique, l’atmosphère était lourde et tendue. Le tristement connu Vil Smisse laissa échapper un rire fourbe lorsqu’il retira sa lame du corps qui s’effondra sur les pavés froids de la place du village. Ses sbires contenaient les villageois terrorisés par la scène qui se déroulait sous leurs yeux. Vil s’apprêta à dire quelque chose mais le vent souffla alors si fort que tous les nuages qui couvraient le ciel disparurent pour laisser place à la Lune humblement suivie par les étoiles, miroitant sur la voute céleste. Ils se mirent ensuite à tourbillonner autour du corps, comme s’ils ne voulaient pas que quelqu’un l’approche, comme s’ils souhaitaient la protéger. La superbe femme qui gisait sur le sol vivait les derniers instants de sa vie, le sang qui coulait de son abdomen brillait d’une lueur froide sous la lumière de la Lune… Progressivement, son souffle se fit plus lent et sa vision se troubla, elle parvint tout de même à voir mémé Ciredutemps au milieu de la foule qui tenait dans ses bras la toute jeune Eskarina, pleurant et réclamant les bras de sa mère. Elle sourit péniblement en lutant pour refouler les larmes qui coulaient sur son visage et, lorsque ses forces la quittèrent pour de bon, elle laissa s’exhaler son dernier souffle. Les vents accompagnèrent celui-ci en produisant un son semblable à celui d’une longue lamentation, ils adressaient un hommage à celle qui avait su les dompter, ils disaient adieu à celle qu’ils avaient fini par considérer comme leur fille… Un lourd silence s’installa, seuls les pleurs du bébé rompaient celui-ci. Vil s’avança vers mémé.
- Remettez-moi l’enfant vieille peau ! Ou nous exécutons son père, vous ne pouvez plus rien contre nous.
- Ne l’écoutez pas mémé, fuyez ! Hurla le père d’Eskarina qui était solidement attaché et retenu par deux des sbires.
Vil se retourna.
- Nous prendrons un malin plaisir à te torturer mon cher, j’espère que la vision du sang ne t’effraie pas… Hahahahaha.
Soudain, le vent se remit à souffler, une lumière bleue éclatante émanait du corps de la mère d’Eskarina. La lumière se divisa en de multiples filaments qui suivaient les courants d’air, puis elle se concentra en un point précis de l’espace environnant, alors occupé par le pendentif autour du cou d’Eskarina. La lumière devint alors si forte et aveuglante que tous fermèrent les yeux. Les pleurs du bébé cessèrent. Lorsqu’il ouvrit les yeux de nouveau, Vil constata avec dépit que mémé avait disparu de la place du village.
- Et merde ! Djaul ne sera pas satisfait… Tant pis, apportons lui ce prisonnier, nous retrouverons la gamine plus tard.
Les troupes se retirèrent alors du village, emmenant le père d’Eskarina avec elles. Lorsqu’on ne les entendit plus, comme si tout le monde s’était retenu pendant tout ce temps, les villageois éclatèrent en sanglots. Les enfants pleuraient toutes les larmes de leurs corps, accompagnés par le doux et mélancolique souffle du vent. Le chef du village s’avança jusqu’au corps, il essuya d’un revers de manche les larmes qui coulaient sur son visage marqué par le temps, prit une profonde inspiration et dit d’une voix grave et rauque.
- Qu’en ce lieu, le sacrifice d’Aya reste gravé dans les mémoires. Qu’en ce lieu un monument à celle qui à donné sa vie pour le village soit dressé. Qu’en ce lieu, ni le temps ni la pluie n’effacent l’acte de bravoure de la fille des vents. Je fais ici le serment que la Lamentation des Vents ne sera pas oubliée !